Antibes n'est pas une ville ancienne parmi d'autres : c'est la plus ancienne implantation urbaine des Alpes-Maritimes. Les Grecs de Phocée s'y installent au VIe siècle avant notre ère et ne l'ont jamais vraiment quittée. Tout ce qui rend la ville reconnaissable aujourd'hui, les remparts, le Fort Carré, la vieille ville sur son rocher, vient d'un seul fait : pendant quatre siècles, la frontière du royaume de France passait ici.
Une ville frontière, et tout le reste en découle
En 1386, Nice et son arrière-pays font allégeance à la Savoie. En 1482, Louis XI réunit la Provence à la France. Entre les deux passe une frontière, au Var, à quelques kilomètres. Pendant près de quatre cents ans, Antibes est la dernière ville française avant l'étranger.
C'est pour cela qu'elle est fortifiée à ce point, qu'elle reçoit un fort, des bastions et Vauban, qu'elle subit deux sièges, et qu'elle stagne à cinq mille habitants pendant que Nice grandit. Et c'est pour cela qu'en 1860, quand la frontière s'éloigne d'un coup, la ville doit se réinventer en station balnéaire.
Quelle époque pouvez-vous encore voir
C'est la question qui rend une page d'histoire utile. Choisissez une période, l'outil vous dit ce qu'il en subsiste sur le terrain et où le chercher.
Antipolis, la ville d'en face
Les fouilles menées dans les années 1950 par Jacques H. Clergues font remonter la première occupation du sol antibois au Xe siècle avant notre ère. Mais la ville, au sens propre, naît au VIe siècle avant notre ère, quand les Grecs de Phocée établissent sur le rocher un comptoir commercial, puis une colonie.
Ils l'appellent Antipolis, « la ville d'en face ». En face de quoi, personne ne tranche vraiment : de Nice, de la Corse, ou simplement de la rive opposée de la baie. Le Pseudo-Scymnos, au IIe siècle avant notre ère, la cite comme le dernier des comptoirs côtiers fondés depuis Massalia, la Marseille grecque devenue métropole.
Le site est un choix de marin : un rocher défendu naturellement sur trois côtés, une rade abritée, et une position à mi-chemin de tout. Les Grecs ferment le quatrième côté par une muraille. C'est le premier des remparts d'Antibes, et il y en aura six ou sept.
Rome, un municipe et une frontière au Loup
En 49 avant notre ère, Massalia capitule devant César et perd ses colonies. Antipolis passe sous autorité romaine directe. En 43 avant notre ère, elle obtient le statut de municipe. La Civitas antipolitana s'étend alors du Loup à l'est à la Siagne à l'ouest : un territoire bien plus vaste que la commune actuelle.
Aux Ier et IIe siècles, la paix romaine lui donne l'équipement d'une capitale de municipe : un arc de triomphe, un théâtre à l'emplacement de l'actuelle place Guynemer, un amphithéâtre là où se trouve le collège Fersen, un forum sur la place Nationale, des thermes, des temples dédiés à Mercure, Neptune et Isis, une nécropole et des aqueducs. En 69, pendant l'année des quatre empereurs, les armées d'Othon et de Vitellius s'affrontent devant la ville.
Puis tout se défait. Les invasions du IIIe siècle ruinent l'économie maritime. La réorganisation de l'Empire par Dioclétien, entre 284 et 305, rattache Antipolis au diocèse de Vienne : elle perd son statut de cité romaine, l'impôt augmente, le déclin s'installe. Au milieu du Ve siècle, Armentaire devient le premier évêque d'Antibes et fait bâtir l'église Saint-Michel.
Mille ans de pirates, de murailles et de Grimaldi
En 536, les Francs s'installent dans la région et le littoral entre Nice et Antibes échoit à Childebert, fils de Clovis. Suivent cent cinquante ans de calme relatif, puis l'insécurité. De 732 à 890, les pirates barbaresques installés au Fraxinetum, l'actuel Garde-Freinet, écument la côte. On vit à l'abri, ou on ne vit pas.
La reconquête vient de l'intérieur. À la fin du Xe siècle, Rodoard, compagnon de Guillaume Ier de Provence, reprend le pays après la bataille de Tourtour, en 976. La ville se reconstruit derrière ce que les textes appellent les murailles de l'an mille. Au XIIe siècle s'élèvent les deux tours dites sarrasines. En 1096, des nefs antiboises participent à la première croisade, sous pavillon bleu à croix blanche.
La position littorale finit pourtant par coûter cher. Le 19 juillet 1244, une bulle du pape Innocent IV transfère le siège épiscopal d'Antibes à Grasse : les incursions rendent la ville trop exposée pour y garder un évêque. Antibes perd son rang.
Les Grimaldi, 1384 à 1608
À la fin du XIVe siècle, l'évêque de Grasse engage la juridiction temporelle et Luc et Marc Grimaldi, fils d'un amiral génois, prennent possession de la ville en 1384. Ils tenaient déjà Cagnes depuis 1371. Antibes compte alors environ deux mille habitants.
Ils la gouvernent deux cent vingt-quatre ans. En 1608, Henri IV rachète la seigneurie à Alexandre de Grimaldi pour 250 000 livres. La famille se retire à Cagnes, dans son château rénové, et Antibes redevient une ville royale. Le château Grimaldi reste : c'est aujourd'hui le musée Picasso.
Les Grimaldi d'Antibes ne sont pas les princes de Monaco
C'est l'erreur la plus répandue sur cette page d'histoire. Il s'agit bien de la même famille génoise, mais d'une autre branche. Les Grimaldi d'Antibes tiennent la ville de 1384 à 1608 avant de partir pour Cagnes, où leurs descendants resteront jusqu'à la Révolution. Les Grimaldi de Monaco, eux, sont une lignée distincte.
Le château, lui, est bien plus ancien que leur arrivée : sa tour remonte à la fin du XIe siècle.
Quatre siècles de place forte
En 1482, Louis XI réunit la Provence à la France et Antibes devient la « Porte de la France ». Le siècle qui suit est une succession d'alertes. Charles-Quint envahit en 1524, laissant derrière lui la peste et plus de cent morts, puis de nouveau en 1536, et cette fois la ville capitule. En 1538, François Ier traverse Antibes pour aller rencontrer Charles-Quint et le pape Paul III à Nice. Peu après, l'alliance entre la France et Soliman amène les galères turques à mouiller au Croûton, dans ce qu'on appellera longtemps le port des galères turques.
Le nom lui-même bouge. En 1572, la ville abandonne « Antiboul » pour « Antibe ». Elle deviendra « Antibes » sous Henri IV.
En octobre 1590, le duc de Savoie Charles-Emmanuel met le siège à plusieurs reprises. La paix de Vervins, le 2 mai 1598, met fin au conflit et laisse un pays ruiné. En 1600, Antibes accueille Marie de Médicis qui vient retrouver Henri IV : dix-huit bâtiments royaux escortés par dix navires. La ville y gagne la confirmation de ses privilèges et le transfert de ses greniers à sel.
Vauban, et deux sièges pour vérifier
À partir de 1682, les grands travaux inspirés par Vauban sont menés sous la direction de Niquet. Le port est creusé à six mètres de profondeur, ce qui fait remonter un candélabre de marbre, des tombeaux, des fragments de colonnes et des monnaies des douze Césars. Quatre bastions, Rosny, Guise, Royal et Dauphin, trois demi-lunes, le bastion Saint-André au sud : la place devient l'une des mieux tenues de la côte. Au passage, le chantier fait disparaître le théâtre romain et deux chapelles.
Le 22 août 1707, pendant la guerre de Succession d'Espagne, les troupes du prince Eugène, appuyées par une escadre anglaise, assiègent la ville. Elle est bombardée, les assaillants sont chassés, mais la campagne est dévastée : Biot pillée, Vallauris massacrée.
Quarante ans plus tard, la contre-attaque austro-piémontaise assiège de nouveau la place pendant l'hiver 1746-1747. Plusieurs centaines de maisons sont détruites. Le gouverneur, le comte de Sade, refuse de rendre la ville. Le siège est levé en janvier 1747.
Entre les deux, la ville subit ce que subit toute la Provence : le grand hiver de 1709, qui tue les oliviers et affame le pays, puis la peste de 1720, qui fait quarante mille victimes à Marseille et épargne Antibes. En 1785, les travaux d'adduction d'eau s'achèvent le 20 août : la ville gagne quatre fontaines et deux moulins à farine.
La Révolution, Bonaparte, et une porte refermée
Antibes ne fait pas la Révolution avec enthousiasme. La population reste attachée à la monarchie catholique, et les dirigeants municipaux, issus de la noblesse locale et de la petite bourgeoisie, jouent l'équilibre : ils prêtent le serment constitutionnel, plantent l'arbre de la Liberté en septembre 1792, ferment le couvent des Cordeliers, mais refusent de fondre les cloches des paroisses, protègent les prêtres et laissent les lieux de culte ouverts. La ville connaît malgré tout son épisode sanglant : le 7 septembre 1792, deux prêtres sont massacrés.
En mars 1794, un jeune général d'artillerie installe sa famille au château Salé, sur le chemin de la Badine. Il s'appelle Bonaparte.
Vingt et un ans plus tard, il revient, et Antibes lui ferme la porte au nez. Le 1er mars 1815, Napoléon débarque à Golfe-Juan, pas à Antibes. Un détachement de grenadiers de l'île d'Elbe se présente à la Porte Royale. Le colonel d'Ornano, qui commande la place en l'absence de ses supérieurs, les laisse entrer, puis relève le pont-levis derrière eux : le détachement est prisonnier. Antibes est la seule ville de la route à ne pas s'être ouverte, et Louis XVIII lui rendra son titre de Bonne Ville.
1860, la bascule
Le rattachement de Nice et de la Savoie à la France, en 1860, est le tournant de toute cette histoire. La frontière saute d'un coup à plusieurs dizaines de kilomètres. Antibes gagne en sécurité ce qu'elle perd en importance : une place forte sans frontière ne sert plus à rien.
La ville compte alors 6 829 habitants, contre 5 139 en 1809. La croissance vient surtout des naturalisations et de la descente des populations des vallées. La place militaire est déclassée en 1889, le démantèlement des remparts commence en 1895. Le 25 avril 1897, Frédéric Mistral intervient contre l'usage de la dynamite qui menace les vestiges archéologiques. La loi du 27 mai 1899 autorise le dérasement et l'État cède les terrains militaires à la ville.
Seul le front de mer est épargné, parce qu'il sert au commerce et protège les habitations de la houle. C'est ce morceau de mur, et lui seul, qu'on longe aujourd'hui.
La ville se réinvente en station
À partir de 1870, Antibes cesse d'être une place de guerre pour devenir une destination. La gare, inaugurée dans les années 1860, met la ville à portée des trains de la Riviera. L'aristocratie européenne, britannique et russe surtout, fait bâtir ses villégiatures. L'économie tient désormais au tourisme, à la pêche et à l'agriculture, oliviers et citronniers.
La Première Guerre mondiale interrompt le mouvement : Antibes redevient une ville de garnison, le port sert aux opérations navales, le tourisme s'arrête. Il reprend dans les années 1920, et c'est le moment où Juan-les-Pins devient une station balnéaire à part entière, sur l'autre rive de la presqu'île.
Trois dates closent le parcours. En 1946, un musée s'installe au château Grimaldi : Picasso y travaille et y laisse ce qui deviendra la collection du musée Picasso. En 1960 naît le festival Jazz à Juan, l'un des plus anciens d'Europe. En 1962, le concours de la Rose d'Or.
La chronologie complète
Identifiée par les fouilles de Jacques H. Clergues, dans les années 1950.
Un comptoir commercial d'abord, une colonie ensuite, sur le rocher de la vieille ville.
Antipolis passe sous autorité romaine directe.
La Civitas antipolitana s'étend du Loup à la Siagne.
Les armées d'Othon et de Vitellius s'affrontent pendant l'année des quatre empereurs.
Antipolis, rattachée au diocèse de Vienne, perd son statut de cité et décline.
Construction de l'église Saint-Michel.
Childebert, fils de Clovis, reçoit le littoral entre Nice et Antibes.
Cent cinquante ans d'insécurité sur toute la côte.
Rodoard reprend le pays. Les murailles de l'an mille suivent.
Sous pavillon bleu à croix blanche.
La ville s'appelle alors Antiboul.
Bulle du pape Innocent IV : la ville est jugée trop exposée aux incursions.
Environ deux mille habitants. Ils tenaient déjà Cagnes depuis 1371.
Le Var devient une frontière. Elle le restera jusqu'en 1860.
Antibes devient la Porte de la France.
Dévastations et peste en 1524, capitulation de la ville en 1536.
Le noyau du futur Fort Carré, sur ordre d'Henri II.
La paix de Vervins, le 2 mai 1598, laisse le pays ruiné.
Roy, Guise, Rosny et Dauphin ferment la ville côté campagne.
250 000 livres versées à Alexandre de Grimaldi. La famille part pour Cagnes.
Fossés approfondis, remparts doublés, port porté à six mètres de profondeur.
La ville bombardée tient, la campagne est dévastée.
Plusieurs centaines de maisons détruites. Le comte de Sade refuse de se rendre.
Il est alors général d'artillerie à l'armée d'Italie.
Le détachement présenté à la Porte Royale est fait prisonnier. Louis XVIII rend à la ville son titre de Bonne Ville.
La frontière s'éloigne. Antibes perd sa fonction militaire. 6 829 habitants en 1861.
Le front de mer est épargné. Mistral s'oppose à la dynamite en avril 1897.
La gare, les villégiatures de l'aristocratie européenne, puis Juan-les-Pins.
Picasso y travaille. C'est aujourd'hui le musée Picasso.
L'un des plus anciens festivals de jazz d'Europe.
Deuxième ville des Alpes-Maritimes après Nice. Voir combien d'habitants à Antibes.
La population, siècle après siècle
Une ville frontière ne grandit pas. Le tableau le montre mieux qu'un paragraphe : entre le XIVe siècle et 1860, Antibes gagne environ cinq mille habitants en cinq cents ans. Elle en gagnera soixante-dix mille dans les cent soixante années suivantes.
| Époque | Habitants | Ce qui explique le chiffre |
|---|---|---|
| Période romaine | près de 4 000 | Capitale de municipe, équipée comme une ville romaine |
| Fin du XIVe siècle | environ 2 000 | Après les pirates, la peste et le départ de l'évêché |
| Fin du XVIIIe siècle | 4 000 à 5 000 | Petite ville fortifiée, coupée en vieille ville et ville neuve |
| 1809 | 5 139 | Place militaire à la frontière du comté de Nice |
| 1861 | 6 829 | Naturalisations et descente des populations des vallées |
| Aujourd'hui | 77 637 | Deuxième ville du département, recensement INSEE |
Chiffres anciens rapportés par le site associatif Antibes Historique. Population actuelle : population légale publiée par l'INSEE.
Pour aller plus loin
Cette page condense ce qui tient sur un écran. Le site associatif Antibes Historique va beaucoup plus loin, avec les plans anciens, les cartes postales, l'origine des noms de rues et les itinéraires de visite. C'est la référence locale, et la chronologie ci-dessus s'appuie largement dessus. Sur la seule question des fortifications, voir notre page consacrée aux remparts d'Antibes, et celle du Fort Carré, le seul ouvrage militaire resté entier.
Questions fréquentes
Qui a fondé Antibes ?
Les Grecs de Phocée, venus de Massalia, qui établissent au VIe siècle avant notre ère un comptoir commercial sur le rocher, devenu ensuite une colonie. Une occupation du sol antérieure, remontant au Xe siècle avant notre ère, a été identifiée par les fouilles des années 1950, mais la ville au sens propre date bien du VIe siècle.
Que veut dire Antipolis ?
« La ville d'en face », en grec. En face de quoi, les interprétations divergent : de Nice, de la Corse, ou simplement de la rive opposée de la baie. Le nom est passé à Antiboul au Moyen Âge, à Antibe en 1572, puis à Antibes sous Henri IV.
Les Grimaldi d'Antibes sont-ils ceux de Monaco ?
Non. C'est la même famille génoise, mais une autre branche. Luc et Marc Grimaldi prennent Antibes en 1384 et leurs descendants la gouvernent jusqu'en 1608, quand Henri IV rachète la seigneurie à Alexandre de Grimaldi pour 250 000 livres. Ils se retirent alors à Cagnes.
Pourquoi Antibes est-elle si fortifiée ?
Parce qu'elle a été une ville frontière pendant près de quatre cents ans. Nice fait allégeance à la Savoie en 1386, la Provence devient française en 1482, et la frontière passe au Var, à quelques kilomètres. D'où les remparts bastionnés, le Fort Carré et l'intervention de Vauban. Le rattachement de Nice à la France, en 1860, met fin à cette fonction.
Napoléon a-t-il débarqué à Antibes ?
Non, il a débarqué à Golfe-Juan le 1er mars 1815, sur la commune voisine de Vallauris. Un détachement de grenadiers de l'île d'Elbe s'est en revanche présenté à la Porte Royale d'Antibes : le colonel d'Ornano les a laissés entrer puis a relevé le pont-levis, et ils sont restés prisonniers. Antibes est la seule ville de la route qui ne s'est pas ouverte.
Que reste-t-il de la ville romaine ?
Presque rien en élévation. Le théâtre romain a été détruit lors des travaux du port au XVIIe siècle. Il subsiste des fragments dans la maçonnerie des remparts, les vestiges de la porte de l'Orme et de la Tourraque, et les collections du musée d'Archéologie installé dans le bastion Saint-André. Les emplacements, eux, se lisent encore : le forum sous la place Nationale, le théâtre sous la place Guynemer, l'amphithéâtre sous le collège Fersen.